Bonjour Fanny, peux-tu te présenter sans en faire trop ?
La synthèse n’est pas mon fort, mais disons : Fanny Viguier, 30 ans, photographe plasticienne, ayant grandi en banlieue, vivant aujourd’hui à Paris. Et pour faire moins speed dating, j’ajouterai que mon travail se situe à la lisière entre la photo de mode, le portrait et le reportage social. L’hybridité et les cases dans lesquelles on ne peut rentrer, c’est mon truc !

Comment a commencé ta passion pour la photographie ?
Je ne crois pas avoir une passion spécifique pour la photo, j’ai plutôt un besoin d’expression qui passe par le visuel (par les mots aussi ceci-dit, sans modération, tu vas voir). Il se trouve que la photo est depuis quelques années le médium qui me permet de l’exprimer au mieux.

Mon intérêt pour la photo est vraiment né de deux évènements culturels : tout d’abord l’expo William Klein à Beaubourg en 2006, puis en 2009 lorsque je suis allée aux Rencontres photographiques d’Arles pour la première fois. C’est là, que j’ai réalisé qu’on pouvait penser la photo comme moyen plastique à part entière, faire sortir les images des cadres, questionner la société. Là où je ne l’avais toujours considéré que comme un médium illustratif. J’ai ensuite décidé d’approfondir la question. J’ai tenté le concours de la section “prise de vue” de Gobelins, école de l’image et j’en suis sorti diplômée en 2013.

Les Gobelins ont ils eu un impact sur ton travail ?
Un chewing gum écrasé sur le sol pourrait avoir un impact sur mon travail, tellement je suis poreuse à tout ce qui m’entoure, alors une école dans laquelle j’ai passé 2 ans… vous imaginez… Entre la formation, les profs, les élèves…

En terme de parcours scolaire, j’ai commencé aux Beaux arts de Nantes, j’ai poursuivi avec un master d’histoire de l’art à la Sorbonne. En entrant à Gobelins, j’avais plutôt un esprit d’analyse artistique mais j’étais très complexée de n’avoir aucune connaissance technique, c’est d’ailleurs ce que j’étais venu y chercher. Pendant ces années de formation je me suis concentrée sur l’idée de combler mes lacunes en studio surtout, si bien que je me suis d’ailleurs un peu oubliée artistiquement. L’école m’a apporté beaucoup, mais j’ai voulu m’auto-formater, chose que personne ne me forçait pourtant à faire.

En en sortant il a fallu que je trouve un juste milieu, que je me retrouve sur le plan plastique et que je déconstruise cette lubie de la technique au point de finir par m’en défaire parfois totalement (aujourd’hui je shoot avec mon portable 1 fois sur 3, c’est dire).

Tu as une esthétique très reconnaissable, comment as-tu développé ton identité visuelle ?
Lorsque je suis sortie des studios des Gobelins, je me suis progressivement confrontée à l’extérieur, à des situations que je contrôlais moins, mais dans lesquelles je cherchais des angles susceptibles de m’intéresser. J’ai enchainé mes premières images backstages durant une fashion week et durant mon premier voyage en Inde. De ces deux expériences sont sorties des images qui ont un peu donné le ton. Composer avec le réel de contextes déjà donnés m’a plu, c’est la que j’ai vraiment commencé travailler mon regard, désaxer, décadrer parfois, ou encore isoler des silhouettes. J’ai gardé ça dans mes images de modes aussi, j’aime bien être à mi-chemin entre une esthétique documentaire et quelque chose de graphique. J’aime faire circuler les choses, les rendre perméables, traiter une image de mode comme s’il s’agissait d’un reportage et inversement.

 

Comment trouves-tu tes idées ?
En général, je ne « cherche » pas d’idée approprement parlé, mon travail est plutôt le reflet des interrogations qui m’animent. Je m’interroge énormément sur la question identitaire, les notions de clichés racisés, genrés, sexués… D’où viennent t-ils ? Comment les déconstruit-on ? La réception de mon propre stéréotype de jeune femme blonde dans le société et toute la charge que ca peut avoir, est le prisme par lequel mon regard s’est construit. C’est comme ca que j’en suis arrivé à m’interroger sur les clichés en général. Ceci dit j’ai mis des années à mettre des mots dessus et à véritablement comprendre pourquoi je travaillais sur ces sujets.

J’ai deux projets phares depuis quelques années : ATTITUDE, série qui s’est construite très instinctivement à partir d’images de portable que j’ai réalisé dans la rue. C’est un dialogue entre l’humain, le vêtement et l’espace urbain, mais aussi un portrait de Paris qui diffère de son image classique. Un Paris multiculturel, mettant en valeur des hommes issus de cultures africaine. Ici la posture des modèles, déchargée de la conscience de l’objectif, m’intéressait particulièrement : tant dans la parade sociale de l’être en représentation face à l’autre que dans leur rapport à l’apparat.

L’autre projet s’intitule CREOLE SOUL, co-réalisé avec le créateur guadeloupéen Vincent FREDERIC COLOMBO, qui en est à l’origine. C’est un manifeste créatif visant à défendre l’identité culturelle créole à travers la voie de la mode et de l’image. Nous abordons l’histoire de la représentation de l’homme créole mais aussi l’histoire des métissages intercontinentaux qui ont crée la beauté de cette culture.

Qu’est-ce qui t’inspire en général ?
En premier lieu la société : les gens, « les autres », le fonctionnement des humains, le mien aussi.

Mais sinon d’un point de vue très formel, ce sont les rapports entres les formes, les matières, l’espace qu’il soit urbain ou naturel, les drapés, les couleurs…
J’aime me concentrer sur les vêtements, leur structure, la gestuelle de ceux qui les portent. Je suis très sensible à la danse également, elle est facilement partout a mes yeux, même dans l’immobilité. Je viens d’ailleurs de finaliser une série mode en partenariat avec la styliste Manon Del Colle, sur l’affirmation identitaire par la danse et particulièrement dans l’univers du voguing (danse née dans les milieux gay afro latino de NY dans les 7o’s, dans laquelle tous les codes virilistes sont balayés et les trans-identités valorisées).

Que veux-tu transmettre à travers ton travail ?
Je construis mes séries plus personnelles, telles que CREOLE SOUL où ATTITUDE autour de l’idée de la mode comme portrait social : la culture, les racines et l’éducation dont elle peut parler.
La mode, ce sont aussi et surtout les individus qui la portent, c’est une manière de parler de soi-même lorsque l’on pense ne pas forcément y prêter attention. Ce sont les codes que l’on choisit pour se représenter face aux autres, afin, par exemple, d’intégrer ou au contraire se différencier d’un groupe.

Plus généralement j’ai envie de souligner le droit de chacun à exister librement, dans le respect mutuel de nos histoires, cultures, couleurs, milieu social, religion, sexe et sexualité. Soulever des points sur lesquels peu de mots sont mis, afin mettre en lumière la beauté de la diversité. Ouvrir le dialogue autour des questions conflictuelles de rejet des uns et des autres, et de la domination de ce qui est considéré comme normes sur les soi-disant différences.

Comment s’est fait la rencontre avec Kery James ?
Je l’ai rencontré en Février dernier sur le tournage de l’appel pour la marche contre les violences policières, qui faisait suite au viol de Théo. Kery organisait ce tournage, je m’y suis retrouvée par un heureux hasard pour y faire de la figuration.
Cette rencontre était un peu magique. Il faut savoir que depuis 6 mois je me demandais comment le contacter. J’avais envie de lui proposer une rencontre artistique sans vraiment avoir d’idée précise.
Son travail est aussi mythique que symbolique, son engagement aussi. Il avait 3 projets en cours : la tournée Mouhammad Alix, la pièce de théâtre « A VIF » et le projet du tournage d’un film. Cette façon de franchir les limites d’une scène à une autre avec un même fond, tout en croisant les publics et les genres, a fait écho en moi avec une force incroyable. J’avais envie de suivre ca. Je l’ai abordé en lui expliquant très brièvement ma démarche et il m’a ouvert ses portes. Deux semaines après je le suivais à l’Olympia, et j’ai poursuivi sur plusieurs dates, c’est toujours en cours.

Penses-tu que l’art en général se doit de parler de sujets de sociétés et/ou être engagé de quelque manière que ce soit ?
« Se Devoir » c’est un peu fort comme terme, je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’obligation dans l’art. Après effectivement, oui, personnellement c’est ce qui m’intéresse le plus, c’est ce qui m’anime aussi. L’art est une forme de discours politique nécessaire, un moyen de véhiculer des idées primordiales. Malgré tout je comprends qu’il existe des projets artistiques purement esthétiques, je produis parfois moi même des images purement graphiques et dénuées de sens absolu.

Laquelle de tes photos te représente le plus ?
C’est cet homme en Inde, c’est la première image prise sur le vif avec laquelle je me suis moi-même surprise. J’ai une passion pour les anti-portraits, les visages anonymes par composition ou accident graphique comme ici.

Des conseils à donner aux jeunes photographes ?
De ne rien s’interdire peut être.

Tu as des projets en cours ?
Je travaille sur la mise en place d’un évènement culturel « le Festival Attitudes : cycle de réflexion autour de l’être et du paraître ». Celui-ci mêlera une exposition de mon travail à un cycle de tables rondes modérées par la journaliste Alice PFEIFFER. Nous aborderons les questions identitaires sous 3 axes : – la mode comme portrait social – le corps dans l’espace social – la danse politique. Différents acteurs des modes de l’art, de la mode et de la sociologie viendront y croiser leurs discours.
Il y aura aussi des performances dansées avec des artistes fantastiques.

Encore une fois l’idée est de faire circuler des idées autant que des mondes qui ne se croisent pas toujours d’ordinaire.

PS : Le projet est monté. Je suis maintenant en recherche d’un lieu d’accueil et d’une date sur 3 jours #entendstumonappel?

Le mot de la fin ?
Hybride <3

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